
Rencontre avec Thomas Verdier : quatre ans sur la Loire
Thomas Verdier a suivi le dernier fleuve sauvage d'Europe occidentale pendant quatre ans. Il revient sur cette enquête fleuve, la patience qu'elle a demandée et ce qu'il n'a pas pu écrire.
Claire Desjardins
samedi 15 août 2026
Thomas Verdier a commencé à suivre la Loire en 2021, après avoir couvert la sécheresse de l'été 2020 pour un quotidien national. L'enquête qu'il pensait boucler en six mois a fini par durer quatre ans. Nous l'avons retrouvé à Nantes, où il habite depuis cette période.
Comment commence une enquête de quatre ans ?
Je n'avais pas prévu quatre ans. J'avais prévu six mois, peut-être un an. Mais au bout de six mois j'avais l'impression d'avoir effleuré la surface. J'avais rencontré des gens sympathiques qui m'avaient expliqué leur vision du fleuve. Je n'avais pas encore compris ce que le fleuve leur faisait.
La différence entre les deux, c'est ce qui fait la différence entre un reportage et un livre. Dans un reportage, on cherche des témoins d'un événement. Dans un livre, on cherche à comprendre une situation. La situation de la Loire, c'est quarante ans de décisions imbriquées, de mémoires qui se superposent, de conflits qui ne sont jamais vraiment réglés.
'Le fleuve, on ne peut pas le comprendre en passant. Il faut rester assez longtemps pour que les gens arrêtent de vous expliquer et commencent à vous montrer.'
Qu'est-ce que vous n'avez pas pu mettre dans le livre ?
Les conflits internes à l'administration. J'ai recueilli plusieurs témoignages de fonctionnaires en désaccord profond avec leurs supérieurs hiérarchiques sur la gestion des étiages. Ces témoignages sont précis, documentés, importants. Mais les personnes m'ont parlé sous couvert d'anonymat strict, et leur identification aurait été trop facile même avec des précautions.
J'ai aussi laissé de côté un chapitre entier sur les pêcheurs amateurs. C'est une communauté énorme - des centaines de milliers de personnes - avec une relation au fleuve très différente de celle des professionnels. Mais incorporer ce chapitre aurait déséquilibré le livre. Je n'avais pas résolu cette tension avant la date limite de remise.
Qu'est-ce que vous a appris ce livre sur le journalisme ?
Que la patience est une méthode, pas juste une vertu. Que revenir sur le même terrain plusieurs fois produit quelque chose qu'aucune interview initiale ne peut donner. Les gens vous parlent différemment la troisième fois. Ils ne font plus d'effort pour être clairs ou complets. Ils parlent comme ils pensent.
J'ai aussi appris que se tromper et le dire est une forme de crédibilité. Dans le livre, il y a des endroits où je mentionné ce que je pensais comprendre et où j'ai dû me corriger. Certains lecteurs trouvent ça gênant. D'autres disent que c'est ce qui leur a donné confiance dans le reste.
Claire Desjardins
FondatriceÉditrice et co-fondatrice. En charge de la sélection éditoriale et des relations auteurs.


