
Peut-on vraiment apprendre un geste avec un livre ?
Les savoirs pratiques résistent à l'écriture, dit Nadia Lefranc dans 'Ce que les mains savent'. Alors à quoi sert-il d'en lire un livre ? Une réflexion paradoxale.
Nadia Lefranc
dimanche 5 juillet 2026
On me pose régulièrement cette question depuis la parution de 'Ce que les mains savent' : si le savoir tacite résiste au langage, si les gestes ne peuvent pas être entièrement explicites, à quoi sert-il d'écrire un livre là-dessus ? N'est-ce pas un paradoxe fatal ?
Le paradoxe est réel mais pas fatal
Oui, il y a un paradoxe. Non, il n'est pas fatal. Voici pourquoi : un livre sur le savoir tacite ne cherche pas à transmettre ce savoir. Il cherche à modifier le regard qu'on porte sur lui. C'est un objectif différent, et atteignable par le langage.
Quand un lecteur ferme mon livre, il ne sait pas tailler la vigne mieux qu'avant. Mais peut-être sait-il mieux observer quelqu'un qui la taille. Peut-être a-t-il une catégorie pour nommer ce qu'il voyait sans pouvoir le saisir. Peut-être est-il un peu plus patient avec lui-même la prochaine fois qu'il apprend quelque chose de corporel.
'Comprendre les limites de la description, c'est déjà savoir quelque chose d'important sur ce qui échappe à la description.'
Ce que le livre peut et ne peut pas
Un livre peut créer des dispositions. Orienter l'attention. Fournir des concepts qui permettent d'observer plus finement. Nommer des expériences qu'on avait mais qu'on ne savait pas articuler. C'est ce que Michael Polanyi appelait 'rendre explicite la structure de la connaissance implicite'.
Ce que le livre ne peut pas, c'est enseigner le geste. La taille de la vigne, la pose d'un joint, l'évaluation d'une sauce : ces savoirs ne passent que par la répétition, la correction en temps réel, la présence physique d'un pair qui sait et qui regarde.
Les limites que j'assume dans mon livre :
- Je ne peux pas transmettre ce que Jacqueline Fortin sait de la vigne
- Je peux décrire ce que ça fait de l'observer et d'essayer de l'imiter
- Je peux expliquer pourquoi ce savoir est un savoir, pas juste une habitude
- Je peux plaider pour qu'on lui accorde une valeur épistémique égale à celle des savoirs scientifiques
Le paradoxe comme méthode
D'une certaine façon, le paradoxe est la méthode. En écrivant sur ce qui échappe à l'écriture, le livre fait l'expérience, pour le lecteur, de cette limite. On touche au point où les mots ne suffisent plus. Et ce point de contact, même limité, m'intéresse plus que l'illusion d'une transmission complète.
La prochaine fois que vous regarderez quelqu'un travailler de ses mains, peut-être regarderez-vous différemment. Pas parce que mon livre vous a appris quelque chose de technique. Mais parce qu'il a déplacé un peu le curseur de ce que vous considérez comme un savoir.
Nadia Lefranc
AuteurePhilosophe et ancienne artisane. Auteure de 'Ce que les mains savent'.


